C'est l'histoire d'une petite fille, comme la plupart des histoires que je raconte à mon fils. Et comme beaucoup de petites filles, on attendait constamment d'elle qu'elle gravisse des montagnes. Dans son cas, c'est celle qu'elle devait grimper tous les matins pour rejoindre son école à la cime. Mais que pouvait-elle donc apprendre tous les jours à cette altitude?
À monter encore plus, pardi ! Depuis que la petite fille était encore plus petite, on lui faisait miroiter des quantités de choses. Pour finalement les obtenir, il lui fallait nécessairement continuer d'apprendre à s'élever. Nécessairement, pas suffisamment. C'est le jour où elle comprit la nuance qu'elle décida de partir à l'aventure en descente.
Ce qu'elle voulait depuis longtemps, c'était retourner voir la mer, peut-être en profiter pour aller voir sa grand-mère. En attendant, ce qu'elle voyait de plus marin autour d'elle étaient les murs de granit qui formaient sa prison. Le jour de sa résolution, elle comprit qu'ils perdraient leur pouvoir lorsqu'elle les quitterait comme tous les soirs. Il lui suffisait donc le lendemain de ne pas y retourner encore un matin.
Cette nuit-là elle se rêva en âne. Un petit âne de berger qui a tout étudié, qui met tellement de coeur à tirer sa charrette et, une fois à l'estive, à garder ses vachettes. Pour survivre il doit être à la traite intraitable, si bien que seul, c'est sûr, il couchera à l'étable. Petite fille à nouveau elle se demande quelle peau, de la vache ou l'âne, la protégera mieux de ses propres... gardiens.
Elle commença à descendre, comme elle l'avait prévu, et à s'abaisser, comme elle l'avait prédit. Bien sûr, ce n'était le bas que pour qui regardait d'un certain endroit. Disons que sa nouvelle vie beaucoup moins plastique était un peu plus rustique. Si le but était de se trouver une place, ça lui permettait d'en prendre moins; si c'était de réparer le monde, elle ne l'aurait de toute façon pas fait avec ses rustines.
Dormant seule d'étable en étable, elle aurait tout donné pour un peu de chauffage. Un jour, elle passa sous un dôme où des gens s'attroupaient autour d'un saint homme. Elle vit toutes les merveilles que son âne transportait, et se préparait à presque tout recevoir. Se souvenant d'avoir été un âne, elle repartit chargée en charbon.
Donne un poisson à un homme qui ne sait pas comment le cuire, ça ne fera que l'alourdir. Un sac de charbon, c'est pareil, mais en pire. Les nombreuses cordes installées sur la route de notre petite fille pouvaient l'aider à descendre en sécurité, mais elle avait toujours mieux grimpé sans. Ce qu'elle appréhendait vraiment, c'est de se positionner parmi les premiers et les derniers de la cordée. On trouve plus vite sa place dans un groupe de un, ainsi elle s'encorda.
Suivre les cordes d'aussi près l'éloigna du doux climat de la mer et l'amena sur une antécime à la brise glacière. Elle y rencontra un maître du feu, qui lui apprit à l'allumer contre de quoi l'alimenter. Ils partagèrent plusieurs jours de la chaleur en altitude, puis elle partit légère et instruite, mais dans une froide solitude.
Sans rien ni personne à apprendre ou à connaître, elle pouvait employer toutes ses ressources à descendre. Enfin, sans sac à porter ni corde à attraper, ça ne coûtait qu'un peu de force pour tenir droit et d'attention pour cueillir fruits et bois. Son esprit sans trop d'emploi avait donc tout loisir de ruminer ses choix, de penser à ses rencontres et ses départs, à l'air du son dernier maître, aux précédents qui n'en manquaient pas, à son privilège de pouvoir s'en plaindre.
Ce privilège de râler pour rien prit fin lorsque tout devint rare et qu'elle eut faim. Pour ne plus vaciller elle se mit à vriller: plus valeurs ou croyances, tout ce qui importait était sa subsistance. Elle ne vit plus que la viande en l'animal, fit de chaque fruit un appat, de chaque cri un appeau, de chaque homme un rival. Pourtant partie sans haine, elle n'essayait plus d'aimer.
Elle tomba sur un arbre tombé là depuis peu : son bois semblait parfait pour en faire un abri, en attendant qu'il sèche pour en nourrir un feu. Elle l'agença comme bûcher-lit, pour s'y coucher puis le brûler dans quelques nuits. Juste après la première, elle entendit deux hommes venus chercher le cèdre qu'ils avaient préparé pour la fête des lumières.
Elle se cacha puis les traça, et les suivit jusqu'au village. Elle découvrit une multitude d'abondants étalages, et comprit donc pourquoi rien ne l'était dans les parages. Si elle vole discrètement, on prendra ça pour un tour joué par une nymphe des alentours, ou bien encore par un vautour. À peine le temps de planifier, qu'on la prit pour ce qu'elle était.
On la prit et on l'emmena dans l'ombre d'un intérieur vide. Elle y dormit quelques nuits jusqu'au jour choisi pour allumer son vieux lit. Ils se demandaient ce que les gens d'en haut voulaient qu'elle fasse là-bas; ils lui cherchèrent du répondant mais ne trouvèrent que du mordant. Dehors, la fête des lumières battait son plein.
C'est l'histoire d'une petite fille qui avait pour ambition de s'élever. Il était nécessaire d'étudier sans relâche pour y arriver, et il lui semblait que ce n'était suffisant que pour les étudiants de la cime. Sa famille aurait préféré qu'elle ne regarde en haut que pour être attentive aux menaces qui en viennent. Elle fit bien attention à cette curieuse étrangère qui ne regardait qu'en bas.
Attirée vers le haut, elle ne manquait pas une occasion d'y regarder, comme quand les bûcherons sont montés rechercher l'arbre abattu la veille. Dans cette sombre matinée brumeuse, elle distingua clairement cette fille et sa robe couleur soleil. Elle appela cette fille venue de son ciel, et redescendit sur Terre en la voyant emmenée par la garde qu'elle avait ameutée.
- Que me voulez-vous?" - Que nous veux-tu?" - Que nous veulent-ils?" - Que lui veulent-ils?" De toutes les voix embrassées qu'elle avait entendues enfermée, cette dernière rimait le mieux avec l'écho de ses propres vers. Cette voix de fille de l'extérieur, rappelant la sienne de l'intérieur, elle jurait l'avoir ouïe à ciel ouvert.
- Et toi, que me veux-tu?" La fille du milieu ne voulait qu'en changer: - M'aideras tu à m'élever?" La fille du haut était prête à mentir pour s'échapper: - Aie confiance, je serai ton piton."
Remise de sa crise grâce aux dons de son amie, la fille du haut redescendit sur Terre et remonta dans sa propre estime. Si quitter le milieu semblait une évidence, il fallait encore bien décider dans quel sens. À la cime elle ne voulait ni ne pouvait revenir, à la mer c'est parfait, il restait à lui dire. Avant cela elles pouvaient afflanquer la montagne encore un moment flanc à flanc.
Elle la regarda dans le blanc du cristallin et prit son courage à deux mains: - Allons vers le bas, je sais que tu n'attends que ça, ça me fera du recul. Mais à ne rien dire, j'ai peur que ce soit pire et que tu m'entubes."
- Je t'ai entubée, en te promettant de t'élever. J'ai bien étudié au sommet, j'écris encore quand je sais, mais je dois reconnaître la vérité: mon inspiration s'érode. Les mots ne veulent plus rien dire et moi je joue avec. Mes anciens rois qui sans doute me poursuivent..." Oh je sais pas.
- Quelle belle cueillette nous fîmes : des magnolias par centaines, des margherites à la pelle, des asters fins brillants, de superbes dauphinelles et un genêt à balais ma foi fort éblouissant. - Des fleurs quoi. Quand je te dis que ces mots ne veulent plus rien dire. Et ceux-là ne sont pas de moi."
Quand vint la première nuit hors du confort de son milieu, la seconde fille eut froid. Pour s'échauffer, elle aurait bien continué à marcher en suivant les étoiles, mais son amie qui avait fuit le haut ne voulait plus s'y repérer. Celle-ci éteignit également l'idée d'un feu afin de sauvegarder leur bois pour d'autres nuits vraiment froides. Malgré l'ardeur avec laquelle elle rêvait de scirocco, la petite fille refroidie n'eut pour toute chaleur ce soir que celle du Fœhn.
Si nos deux petites filles avaient vu les étoiles, elles auraient repéré dans le ciel une lumière, qui les aurait guidées vers une fille sous un voile, dont le ventre indiquait qu'elle serait bientôt mère. Elle attendait passive au pied de la montagne, autant au fond du gouffre qu'au cœur de la campagne, le visage gelé loin qu'elle était des cieux, que n'osait regarder notre maîtresse du feu.
L'aurait-elle acceptée cette reponse de la montagne? Pour ces gens de la terre, les connaissances de là-haut ne sont que charlatanisme et leurs compétences élémentaires ne sont que sorcellerie. Allumer un feu sans l'aval de la foudre? C'est se prendre pour le Maître du Ciel ! De toute façon, ç'aurait été à son vieux mari de décider, et lui jugeait que les murs de bois qu'il venait de dresser suffiraient bien contre la nuit glacée. La réponse du vent fut cinglante.
Chacun célébrait la fête du jour a sa manière. Ceux avec des moyens se couvraient de cadeaux, les chanceux du milieu en recevaient du haut. La petit fille du bas avait reçu cette nuit le don de donner la vie, les deux autres partageaient encore la joie de serpenter unies.
Comme on l'a vu, l'homme du bas n'avait que quelques murs de vieux bois à dresser autour de sa famille nouvellement agrandie. Quand il vit sa femme et leur petit frissonner, il comprit que ce n'était assez. Pour les rechauffer, il aurait réduit sa cabane en cendres s'il l'avait pu, peu importe ce qu'en pensaient les anciens. Heureusement, deux jeunes filles avec cette capacité descendaient vers eux.
Comme souvent récemment, la fille du haut se demandait si elle avait bien fait de mettre derrière elle sa vie d'apprentie glaciologue. Elle avait beau connaître l'utilité intriquée d'étudier la glace, faire du feu pour les autres lui promettait une plus belle place. Regrettant toute les vie qu'elle ne sauverait plus indirectement, elle rencontra une famille frigorifiée droit devant.
Notre sainte famille fut complétée par l'âne et sa vachette, qui leur apportèrent le don du chaud et celui plus précieux encore de sa maîtrise. En voyant son enfant presque mort de froid, la fille du bas n'hésita finalement pas. Au moment de laisser ses nouveaux amis entre leurs propres mains et celles des anciens rois de leur futur qui les couvriraient de présents, la fille du haut repensa aux gardiens de son passé qui la guettaient probablement en surplomb.
La fille du milieu avait-elle bien fait de quitter son école? Elle avait appris pour l'instant la maîtrise le feu. En traversant une dépression où l'air était si agité qu'il ne permettait pas aux flammes de respirer, elle comprit qu'elle n'en connaissait que les bases.
On apprend de ses échecs, et il y avait encore tellement de montagnes où notre fille du milieu pourrait échouer. Quand elle aurait assez appris sur celle-ci, elle pourrait partir explorer les Alpes, les Appalaches, l'Himalaya, et tout ce que la Terre pouvait offrir de plus haut. Elle laissa donc son amie à sa descente pour aller vivre sa propre aventure.
Depuis tout le temps qu'elle était partie en éclaireuse, la fille du haut n'avait toujours vu personne qui en venait pour elle. C'est la réflexion qu'elle se faisait dans l'obscurité de la nuit sans lune où elle finit par atteindre la mer. Il serait encore temps de s'en occuper au réveil.
Le lendemain, elle sentit comme tous les jours qu'elle devait retourner à l'école. N'était-ce qu'un rêve? En tout cas pour nous ce n'est qu'une histoire.